Éditions Rue d'ULM via OpenEdition
Vivantes figures - tel est le titre que nous avons donné à un ensemble d'essais de Carl Einstein qui ont en commun de traiter de questions esthétiques, abordées aussi bien en rapport avec les arts plastiques ou les arts vivants (théâtre, danse) qu'en lien avec la littérature. Ainsi réunis pour la première fois, ces textes, pour partie posthumes, dont la rédaction s'étend des années 1910 aux années 1930, renouvellent fortement l'image de Carl Einstein. Il n'est pas seulement l'un des premiers critiques d'art ayant livré dès les années 1910 une analyse percutante des arts sculptés d'Afrique et de la peinture cubiste. C'est aussi un théoricien extrêmement inventif qui, dans les essais qu'il avait l'intention de réunir dans une Esthétique expérimentale, a livré les passionnants aperçus d'une pensée de la « vie » des oeuvres et des modalités d'une animation de l'espace artistique. Inlassablement, en dialogue avec des disciplines comme la psychologie, l'anthropologie et la sociologie, Einstein cherche à éclairer les conditions de possibilité d'une création qui, échappant à la répétition du donné, inaugure de nouvelles manières de métamorphoser les représentations et de « briser la standardisation causale du monde ».
Pendant plus de trente ans, Adorno a nourri le projet d'une monographie consacrée à Beethoven, que sa disparition brutale en 1969 ne lui a pas permis d'achever. Collectés dans ses carnets et complétés par des extraits d'oeuvres publiées, les fragments réunis dans ce volume permettent de cerner l'armature de cette « philosophie de la musique » inédite. Passant avec virtuosité des analyses musicales les plus fines à l'interprétation philosophique la plus audacieuse, Adorno déchiffre dans la musique de Beethoven le destin contrasté des Lumières au moment où le capitalisme prend son essor. Il donne également à la contemporanéité de Beethoven et de Hegel (tous deux nés en 1770) un sens philosophique décisif, qui éclaire l'affinité élective qui dans toute son oeuvre unit musique et philosophie. Quant aux analyses consacrées au « style tardif » de Beethoven, elles sont devenues, en un temps où le sentiment de l'après n'a peut-être jamais été aussi vif, une référence incontournable. Si Adorno a souvent été présenté comme le porte-parole de Schoenberg, ces textes et fragments montrent à quel point toute sa philosophie de la musique, si ce n'est l'ensemble de sa pensée, gravite autour de ce foyer qui porte le nom de Beethoven.
Écrivain, savant et philosophe, Novalis (1772-1801) n'est pas seulement le poète de la « fleur bleue » qu'a retenu la tradition. Il nous laisse une importante oeuvre théorique fragmentaire, qui trouve sa place aux côtés des Pensées de Pascal et des Fragments posthumes de Nietzsche. La présente édition restitue une part essentielle de ses derniers textes philosophiques, rédigés entre 1799 et 1800. Reprenant à son compte la tradition séculaire de la magie et de l'harmonie universelle, Novalis invente également quelques-unes des formes et des questions de la modernité en court-circuitant la pensée dialectique : écriture du fragment, médecine philosophique, physiologie de l'art. Poète et penseur à la croisée des chemins, il reste la figure la plus éminente de l'utopie romantique d'une transmutation artistique du réel.
Comme Don Quichotte ou Robinson Crusoé, Shylock est l'une des grandes figures de la littérature mondiale, que l'on ait lu ou pas, vu représenter ou non le Marchand de Venise. C'est aussi l'un des personnages les plus complexes et les plus controversés du répertoire théâtral : acteurs, metteurs en scène, critiques et spectateurs s'y sont confrontés depuis plus de quatre cents ans. Bourreau ou victime ? Tragique ou comique ? Comment Shakespeare le concevait-il, comment le percevons-nous depuis ? Interprété par des acteurs de légende (Charles Macklin, Edmund Kean, Henry Irving, John Gielgud, Laurence Olivier...), Shylock a inspiré Hazlitt, Heine, Proust ou Henry James, non sans les troubler. Symbole économique convoqué par Marx ou Ruskin, il a aussi fait la joie des psychanalystes. Surtout, il a une place à part dans l'histoire de l'antisémitisme. Devenu un archétype, il permet une analyse passionnante des rapports entre la littérature et la vie. Après ce qu'a connu l'Europe au XXe siècle, nul ne peut voir Shylock sur scène sans frissonner.
Marées noires et algues vertes, disparition de zones naturelles remarquables et extinction d'espèces protégées : le dommage écologique constitue le symptôme le plus visible des conséquences de nos modes de vie et de nos excès sur l'environnement. Scientifiquement constaté, socialement ressenti, il reste encore difficilement réparable sur le plan juridique. Ce qui appelle à une évolution du droit en vigueur.Olivier Fuchs propose ici une définition juridique opérationnelle de la notion de dommage écologique. Il analyse l'essor progressif de la responsabilité des pollueurs, conforté par l'apparition de nouveaux gisements d'obligations de réparation, et examine les défis qui restent à relever. Il plaide en définitive pour une adaptation raisonnée du droit de la responsabilité, afin de permettre la mise en oeuvre effective d'une responsabilité pour dommage écologique.
Né en 1902 dans une Alsace allemande, Alfred Kastler devient français après l'armistice de 1918 et réussit le concours d'entrée à l'École normale supérieure en 1921.Poète en langue allemande, son imagination créatrice s'exprime aussi dans les sciences. Il choisit lui-même le sujet de sa thèse, soutenue en 1936, sur les échanges de moment cinétique entre les atomes et les ondes lumineuses polarisées.Dans la sérénité retrouvée de l'après-guerre, il invente la méthode de pompage optique, dont les nombreuses applications, en France comme à l'étranger, lui valent le prix Nobel en 1966.Au-delà de son activité scientifique, Kastler fut un grand humaniste, luttant contre la violence politique, dans les mouvements pacifistes, pour la défense des droits de l'homme et pour la solidarité envers le tiers-monde. Son engagement en faveur de la construction européenne fit écho à sa jeunesse franco-allemande.
Le propos de ce livre repose sur une conviction, qui vaut comme méthode lorsqu'il s'agit d'aborder la critique d'art de Baudelaire : on ne peut penser la bonne peinture qu'au miroir de la mauvaise. On ne comprend pas complètement la valeur propre qu'une oeuvre réussie prend aux yeux du poète si l'on ne possède pas de contre-exemple auquel l'adosser ou la confronter. Ce qui est moqué, ce qui est tourné en dérision, tout ce qui se trouve relégué dans ce que Baudelaire nomme « l'hôpital de la peinture » offre une diversité lexicale bien plus riche que l'appréciation, si complexe fût-elle, d'un idéal propre au critique.
Ce livre prend position sur les enjeux et les visées des oeuvres d'art en matière de vérité et de morale : il répond, par un retour sur l'époque des Lumières, aux questions contemporaines sur l'idée d'un perfectionnement moral de l'individu (S. Cavell, M. Nussbaum, S. Laugier). Les Lumières ont mis au coeur de la création artistique les émotions, les affects et les sentiments, mues par la conviction de l'efficacité d'une éducation esthétique de l'homme, d'une éducation sensible par le sensible, en l'occurrence par les oeuvres. La vérité a-t-elle un sens en matière artistique ? Notre besoin d'art est-il lié à notre conviction qu'elles nous rendent meilleurs et nous font mieux connaître le monde ? L'autonomie de l'oeuvre, la liberté du créateur, la dévaluation de tout canon au nom d'un global turn qui contraint au relativisme rendent aujourd'hui difficile cette affirmation. Et la sincérité de l'auteur ne saurait être un argument, tant elle tombe sous le coup d'un soupçon préjudiciel. La critique, elle, pourrait-elle prétendre au vrai ? Mais il y a plusieurs interprétations possibles d'une oeuvre, plusieurs interprétations qui touchent juste, au sens où l'on dit d'une voix qu'elle est juste, d'un vêtement qu'il tombe bien. À partir de quelques études de cas, Danièle Cohn revient sur l'idée d'une fin de l'art (A. Danto) et propose de fonder jugement artistique et jugement esthétique sur la justesse.
Humaniste célèbre de la Renaissance italienne, auteur d'un De pictura et d'un De re aedificatoria devenus des ouvrages de référence de l'histoire des arts, mathématicien et géomètre accompli, témoin et partie prenante des débats sur la perspective et la vision naturelle, Alberti est aussi l'auteur d'un De statua. Depuis 1869, date de l'unique et peu fidèle traduction française de l'ouvrage, ce texte important, ici présenté dans une édition critique bilingue, était resté inédit - tout comme La Vie d'Alberti par lui-même que nous publions pour la première fois, avec quelques lettres. Au fil du volume, le portrait de l'un des artistes et des penseurs illustres de la Renaissance selon Vasari, homme universel que Burckhardt considérait comme une figure exemplaire des grandes individualités de l'histoire de l'Occident, se fait plus précis et plus attachant. Le De statua, entre statuaire antique et sculpture moderne, texte théorique et technique à la fois, deviendra un élément décisif des réflexions actuelles sur la sculpture, sa définition et ses fonctions.
Que penser de l'ampleur des résurgences actuelles du Moyen Âge ? Pourquoi sont-elles souvent le fait d'oeuvres expérimentales ? En explorant les domaines du récit littéraire, du théâtre et du cinéma, cet ouvrage analyse comment, tout en revendiquant le brouillage des références et la discontinuité de leurs emprunts, des oeuvres de fiction contemporaines exaltent les caractéristiques majeures de la poétique médiévale : reprises par variation et combinaisons formelles, vibration de la voix et du corps, souffre d'une langue jeune, puissance inventive de la mémoire. Réunissant commentaires sur des oeuvres et entretiens avec des écrivains d'aujourd'hui (Valère Novarina, Florence Delay, Jacques Roubaud), Passé présent nous fait comprendre la force des formes, leur rôle dans la création, et nous éclaire sur ce qui lie l'innovation à la tradition, les époques antérieures à l'invention artistique. Nous sommes ainsi invités à nous interroger sur ce qui, du Moyen Âge, nous importe ici et maintenant, et contribue à dessiner l'espace de notre « contemporain ».
Le capitaine Alfred Dreyfus fut réhabilité le 12 juillet 1906 par un arrêt de la Cour de cassation. Cet acte solennel et officiel détruisait l'accusation de « haute trahison », attestée par deux conseils de guerre, du brillant officier juif, intellectuel et moderniste, dont il proclamait la pleine et entière innocence. Tout au long d'un combat de plus de douze ans, combat finalement victorieux contre le nationalisme, l'antisémitisme et la raison d'État, où le régime républicain et la société française durent admettre la primauté des valeurs de justice et de vérité, l'École normale supérieure joua un rôle décisif qui marqua profondément l'institution, ses élèves, ses enseignants et, au-delà, l'ensemble du monde intellectuel et scientifique. Parmi ces normaliens, dreyfusards de la première heure - Lucien Lévy-Bruhl, Salomon Reinach, Alexandre Bertrand, Paul Appell -, il faut rappeler avec force le rôle de Lucien Herr, socialiste, germaniste et philosophe, directeur de la Bibliothèque des lettres de la rue d'Ulm. Sa conviction précoce puis son engagement total furent déterminants, à la fois pour lancer le mouvement dreyfusard à partir de janvier 1898 et pour mobiliser toute la communauté normalienne. Cette mobilisation inaugura des pratiques collectives ou individuelles, analytiques ou critiques, brèves ou déployées, bref un ensemble de postures et de procédures qui constituèrent ce qui fut appelé le mouvement des « intellectuels » au cours de l'affaire Dreyfus. Peu nombreux, les antidreyfusards de l'École furent emmenés par des conservateurs catholiques, tels les académiciens Jules Lemaître ou Ferdinand Brunetière. Naquirent alors des débats passionnants et victorieux sur la légitimité du rôle du chercheur dans la cité et le devoir de connaissance dans l'engagement. Réunie par Vincent Duclert, professeur agrégé à l'École des Hautes Études en sciences sociales et biographe d'Alfred Dreyfus (Fayard, 2006), la présente anthologie raisonnée des écrits normaliens sur l'Affaire restitue l'essentiel de ces témoignages et de ces débats.
Ce livre propose une analyse des grands modèles de langue (LLMs) à partir de leurs effets concrets sur le langage. Ces systèmes produisent des textes cohérents et plausibles, sans ancrage direct dans le monde. Ils obligent à reposer des questions classiques sur le sens et l'intention, et plus largement sur ce que l'on entend encore par auteur. Leur fonctionnement, fondé sur des régularités statistiques, éclaire à la fois leurs capacités et leurs limites, notamment en matière de raisonnement et de créativité. Leur diffusion soulève aussi des questions plus larges, liées aux biais, à la circulation de l'information et aux dynamiques économiques du secteur. L'auteur propose une lecture critique de ces évolutions, en s'attachant à ce qu'elles changent dans les pratiques d'écriture et la production du savoir, mais aussi dans les équilibres économiques et les rapports de pouvoir. Une postface consacrée à trois contextes d'usage (l'enseignement, la traduction et le journalisme) examine de manière concrète comment l'IA générative transforme les pratiques en introduisant de nouvelles formes d'automatisation.
Une École révolutionnaire à Paris sous la RévolutionL'École normale de l'an IIIIl survient parfois un moment de l'histoire où les scientifiques, tous domaines confondus, s'imposent dans un même mouvement de faire le point des connaissances acquises et de tracer les routes à suivre. C'est à un tel moment que nous convient les leçons de l'an III, professées au premier semestre de 1795, retranscrites par le soin de sténographes et aussitôt publiées. Dernière tentative - désespérée - d'offrir à un seul cerveau une connaissance encyclopédique ordonnancée par la raison analytique, ces leçons s'interrompront lors des journées de Prairial qui mettront un point (provisoirement) final à l'expérience si riche de l'École normale.Une institution révolutionnaire et ses élèvesL'expérience de l'École normale a duré quatre mois, du 20 janvier au 19 mai 1795. La brièveté de l'évènement institutionnel est inversement proportionnelle à son importance fondatrice. Cette histoire d'un projet de l'an II mis en oeuvre en l'an III, replace le temps court dans une plus longue durée pour dénouer un écheveau complexe où sont étroitement imbriqués développement des sciences et politique de l'enseignement, pédagogie « révolutionnaire » et reconversion d'engagements antécédents. L'enquête prosopographique menée sur les quelque 1500 élèves nommés pour se rendre à Paris restitue leurs trajectoires avant et après l'École et saisit les proximités géographiques, disciplinaires, professionnelles ou religieuses qui les rapprochent dans l'espace de l'amphithéâtre du muséum d'histoire naturelle. La réunion de ce public d'adultes, venus de tous les districts de la République à Paris pour se former en tant qu'[instituteurs], n'est pas un épisode anodin, mais un prisme où lire le [moment thermidorien] de la Révolution.
Personnalité hors normes, à la fois philosophe et médecin, Georges Canguilhem (1904-1995) a communiqué à la pensée philosophique française un élan nouveau, par la puissance d'une réflexion menée au carrefour des pratiques humaines, des sciences, des techniques et de la médecine.Cet ouvrage commente certains aspects toujours actuels de son oeuvre : la rationalité du pathologique et la normativité humaine, la nature de l'histoire des sciences et celle de l'activité scientifique, les rapports entre science et non-science. Rédigé par un élève de Georges Canguilhem, ce livre est une contribution à sa mémoire et un appel à suivre sa voie.
On pense souvent que la grande mortalité de jeunes mathématiciens pendant la Première Guerre mondiale a eu un impact négatif sur le développement de la discipline en France. Trop jeunes pour avoir combattu, les mathématiciens qui ont fondé le célèbre collectif « Bourbaki » dans les années 1930 le pensaient, et ils sont en grande partie responsables de la popularité de cette opinion. C'est en voulant tester sa pertinence historique que ce livre a cherché à mieux connaître la vie, l'oeuvre et la mort des normaliens mathématiciens tués pendant cette guerre, ainsi que la manière dont a été construite, puis entretenue leur mémoire.En s'appuyant sur une très riche variété de sources d'archives et imprimées, ce livre brosse un tableau extrêmement vivant de la formation des jeunes mathématiciens de l'École normale supérieure avant-guerre et les premières années de leur carrière d'enseignants et de chercheurs. Il explore l'impact du conflit sur la vie mathématique, y compris celle des blessés et des détenus. Il retrace comment on a lentement substitué au souvenir d'une oeuvre mathématique plus ou moins remarquable et d'une conduite exemplaire sous le feu ennemi, souvent à la tête de petites sections de mitrailleurs, une mémoire statistique qui ne finit par retenir que le nombre des morts. Il esquisse, enfin, une réflexion originale sur l'émergence d'une pensée de l'élitisme républicain en partie fondée sur les mathématiques.
Les nanosciences renouvellent notre représentation de la matière. Nanoparticules d'origine biologique ou minérale, nanomatériaux hautement perfectionnés - une myriade d'entre eux fait partie de notre vie courante. Que sait-on réellement réaliser aujourd'hui, pour quels usages et avec quels risques pour la santé et l'environnement ? Du laboratoire de recherche à la vie quotidienne en passant par l'industrie, les défis de fabrication des nanomatériaux et les bénéfices espérés doivent être rigoureusement évalués : leur développement durable, maîtrisé et sécurisé, ne sera possible qu'à ce prix.
Le Cubain José Lizama Lima (1910-1976) n'a presque jamais quitté son île natale et pourtant son lien avec la France fut à la fois fort et singulier. Ce livre souhaite lui rendre un hommage paradoxal, à l'image de ces paradoxes qu'aimait le « voyageur immobile », en un lieu qu'aurait pu désigner le azar concurrente : l'École normale supérieure. C'est là que se sont tenus les travaux préliminaires à ce volume, tout près de l'hôtel de la rue Gay-Lussac où aurait logé Oppiano Licario, personnage romanesque auquel son périple fait parcourir une « Île de France » confondue à plaisir avec l'île de la Cité. Lezama Lima est le poète d'une île, Cuba, dont il a su faire naître le mythe d'une universelle insularité, et la France l'a admiré - ses romans ont été traduits, ses poèmes le sont moins.Le lecteur désireux de découvrir ou de redécouvrir Lezama Lima peut trouver ici huit études critiques suivies de deux lettres inédites du poète, à R. Altmann (1973) et à G. Llinás (1975), accompagnées de la reproduction intégrale des xylographies de Llinás pour les Poemas de Lezama édités par Altmann (Paris, 1972).L'ensemble est prolongé par la traduction d'une vingtaine d'essais de Lezama Lima, inédits en français, qui témoignent de sa passion singulière pour la langue de Rimbaud, de Mallarmé et de Valéry, mais aussi de Montaigne, de Pascal, de Bossuet, de Claudel, de Saint-John Perse ou encore d'Éluard - et pour les peintres Matisse et Balthus.
Américain puis britannique, protestant puis anglican, moderniste puis classique, T. S. Eliot parcourt au fil de sa vie plusieurs trajectoires de transition, voire de conversion, qui font de lui un poète pivot, représentant d'un cosmopolitisme masculin et blanc qui a très fortement façonné le canon poétique anglo-saxon du XXe siècle. Il produit une critique subversive de la civilisation et de la modernité telles qu'elles se manifestent dans les premières années de ce siècle, déplorant une décadence sociale et morale généra-lisée, précipitée, selon lui, par l'ère industrielle, la guerre et leurs innovations technologiques mortelles et amorales. L'utilisation elliptique et souvent cryptique des citations et de l'intertexualité, défiant les limites du langage, l'ironie corrosive de ses observations des moeurs contemporaines et la quête incessante d'une transcendance individuelle et collective, la mise en question de l'expression poétique même, telles sont les armes d'un combat poétique titanesque. Seul remède à cette condition humaine dégradée, la redéfinition du génie poétique, attribut d'un nombre réduit d'élus, ouvrirait la voie hypothétique d'une rédemption finale.
Principalement à l'attention des agrégatifs 2012 et 2013, le 8 e volume des « Actes de la recherche à l'ENS » est consacré au célèbre The Sun Also Rises d'Hemingway. Tandis que les grands romans modernistes des années 1920 renouvelaient les représentations de l'intériorité par la technique du courant de conscience ou du monologue intérieur, tandis que s'expérimentait un autre rapport à la temporalité, à travers des jeux sophistiqués sur les anachronies du récit, Hemingway mettait au point dans ce roman ce qui allait devenir le grain distinctif de son célèbre style : une écriture « blanche », comme on la qualifierait plus tard, au ras de l'expérience, journalistique, factuelle, objective. Cet effet de transparence obtenu, entre autres, par un effacement scrupuleux des marques d'une littérarité réflexive, allait, pour un temps, faire paradoxalement écran au raffinement du récit et à un art virtuose du dialogue. Les études de ce volume intitulé Ernest Hemingway, The Sun Also Rises. Entre sens et absence, réexaminent sur nouveaux frais le modernisme singulier de l'écrivain : plutôt que de faire parler à toute force ce texte laconique, elles interrogent les modalités formelles de sa réserve, à la fois comme retenue et comme promesse d'une nouvelle dispensation du sens.
Ce livre a pour seule ambition d'accompagner le lecteur dans sa découverte des textes de Karl Popper (Vienne, 1902 - Londres, 1994). Il vise à montrer que l'auteur de Conjectures et réfutations s'adresse à des problèmes philosophiques « classiques », que nulle théorie de la connaissance ne saurait ignorer : le statut de la métaphysique, l'induction, la rationalité, le déterminisme. Sa première partie est une édition revue et corrigée de Karl Popper : une épistémologie laïque ? La seconde réunit des articles consacrés pour la plupart à des confrontations entre la pensée de Popper et celles d'autres auteurs, tels Pierre Duhem, Rudolf Carnap et Herbert Simon, ou, de manière plus inattendue, René Girard et Spinoza. Les incursions de Popper dans le domaine des sciences sociales sont explorées, et une ouverture est opérée sur la théorie de la « société ouverte », caractérisation poppérienne de la « modernité ».
Le principe de construction du volume fait alterner des textes qui prennent en compte, sous un aspect particulier, l'ensemble du champ de recherche ouvert par la thématique « jouer l'actrice », et des articles qui se proposent d'étudier une modalité particulière de l'incarnation de l'actrice par une actrice, qu'elle soit réelle ou imaginaire. Dans un premier temps, les auteurs ont choisi de mettre en avant le caractère particulier de cette représentation de l'actrice : le genre, toujours au sens gender. Une actrice, c'est d'abord une femme au coeur d'une industrie dominée essentiellement par les hommes. La deuxième section du livre est consacrée au travail de l'actrice. Il impose d'envisager la relation qui unit, ou sépare, l'actrice et le réalisateur. L'interaction entre actrice et réalisateur oscille souvent entre collaboration émancipatrice et domination patriarcale. Les contributions de la troisième partie mettent au premier plan la préoccupation, voire la menace, que représente le passage du temps. Le vieillissement est le principal prédateur de l'actrice, mais le temps de l'histoire du cinéma n'est pas absent non plus de la problématique, notamment celui des crises et des mutations du médium. Enfin, une actrice qui « joue l'actrice » se joue toujours un peu elle-même, aussi la question comporte-t-elle un aspect autobiographique qu'ont mis en avant plusieurs des contributeurs. Support privilégié de l'imaginaire, l'actrice magnifie une femme toujours changeante, toujours redécouverte par son spectateur, toujours réinventée, par les auteurs et les metteurs en scène, mais d'abord par elle-même.
Sous le titre Le Jeu d'échecs comme représentation : univers clos ou reflet du monde ?, une publication en ligne dans la collection « Actes de la recherche à l'ENS » vient saluer le travail accompli par une équipe de jeunes chercheurs sous la direction d'Amandine Mussou (2002) et Sarah Troche. Capables d'absorber le joueur au point de l'abstraire du monde dans lequel il évolue, les échecs reposent d'une part sur le spectacle captivant de figurines en mouvement, d'autre part sur une structure géométrique renvoyant à un nombre infini de combinaisons. Entre incarnation et abstraction, les échecs fascinent : la richesse de leurs représentations dans la littérature et les arts en est le témoin. La dimension spéculaire des échecs est souvent admise comme une évidence. Bien plus qu'un pur divertissement de la pensée, les échecs sont là pour désigner autre chose, un ailleurs, un au-delà qui reflèterait, fidèlement ou en le déformant, le monde réel. Cette puissance allégorique des échecs a été perçue dès leur implantation en Occident. Le Moyen Âge exploite en effet les possibilités du jeu en proposant plusieurs types d'interprétations symboliques, que l'on trouve notamment décrites au début du Livre des eschez amoureux moralisés, dans les premières années du XVe siècle : les pièces de l'échiquier peuvent reproduire la société civile, être à l'image de la stratégie militaire, représenter les combinaisons infinies du ciel et des planètes, ou servir d'allégorie aux batailles amoureuses. La lecture allégorique du jeu a perduré, il suffit de se rappeler la partie que le Chevalier Block joue contre la Mort dans Le Septième Sceau d'Ingmar Bergman pour s'en convaincre. L'origine des échecs remonte au début de notre ère, en Inde, où le jeu s'appelait Tchaturanga, « le jeu des quatre rois ». Il passe ensuite en Perse et se transforme au cours de ses pérégrinations, s'adaptant aux nouvelles sociétés dans lesquelles il s'implante. Les échecs n'ont plus grand-chose à voir avec le jeu indien lorsqu'ils arrivent en Occident autour du Xe siècle. Les changements les plus notables concernent la nomenclature des pièces : le vizir, firz en arabo-persan, est devenu la fierge dans l'Occident médiéval, soit la reine. L'éléphant avait une forme conique qui évoquait la mitre épiscopale chez les Anglais, qui en firent leur bishop [évêque]. Les défenses de l'éléphant rappelaient davantage aux Français le bonnet à pointe du fou. Comme pour la reine, une figure de cour est ainsi venue remplacer une figure militaire. Malgré ces différentes adaptations, le but du jeu est resté le même : il s'agit de mettre à mort le roi adverse. Si la partie d'échecs médiévale est à l'image du combat féodal, le XVIe siècle, période où l'art de la guerre est bouleversé par la généralisation de l'usage des armes à feu, voit les règles des échecs se modifier profondément ; c'est notamment à partir de ce moment-là que la reine et le fou acquièrent la possibilité de traverser tout l'échiquier. L'histoire des échecs semble ainsi refléter l'histoire de la guerre et, plus généralement, les composantes sociales du monde dans lequel on joue. C'est le caractère spéculaire de ce jeu qui est étudié dans ce volume. Les échecs façonnent-ils un monde à l'image du réel ou fonctionnent-ils comme un univers autonome ? La configuration des pièces comme la portée symbolique du jeu sont clairement influencées par le contexte social et politique de chaque époque. Cependant, bien des représentations tendent à faire de l'univers échiquéen un monde en soi. Le lieu commun du joueur d'échecs fou qui projette les règles du jeu sur la réalité qui l'entoure est là pour le montrer. Loujine - personnage dont le nom rime avec illusion en anglais, rappelle Nabokov dans sa préface - engage par exemple une partie dont l'échiquier est le monde réel. Quand il se jette par la fenêtre, il voit l'abîme « divisé en carrés clairs et en carrés sombres » : le monde ludique enferme ici le joueur dans une logique parallèle. ...
Partant de l'idée que la Nouvelle-Angleterre désigne moins une région ou un territoire aux frontières clairement délimitées qu'elle ne figure un projet politique aux formes changeantes, cet ouvrage analyse le rôle prédominant qu'y a joué la littérature, non seulement en tant que production intellectuelle visant à s'émanciper du modèle culturel européen, mais aussi « en tant que littérature ». Du récit de captivité de Mary Rowlandson à Washington Irving, de Ralph Waldo Emerson à Henry David Thoreau, de Nathaniel Hawthorne à Susan Howe en passant par Emily Dickinson ou Henry James : qu'ils examinent les modalités de l'intrication du singulier et de la communauté ou qu'ils interrogent le rôle ambigu que jouent les lettres dans la constitution d'un espace commun, tous les articles s'accordent sur le fait que la littérature induit un rapport inédit au monde. Couvrant un intervalle de près de quatre siècles, ils montrent, chacun à sa manière, que la littérature de Nouvelle-Angleterre est toujours de nature politique, mais aussi, peut-être, que la politique est sans cesse travaillée par des pratiques de langage que la littérature invite à repenser.
La politique extérieure russe est (re)devenue un objet majeur de préoccupation pour l'Europe au cours des dernières années, notamment depuis la guerre russo-géorgienne de l'été 2008. Les prises de parole d'« experts » se sont alors multipliées, souvent en dehors du champ universitaire. Les auteurs de cet ouvrage y ont vu la nécessité d'un dialogue renouvelé entre disciplines de sciences humaines et sociales. S'appuyant sur la richesse polysémique de la relation entre Russie et Europe, le livre met en relief, de manière diachronique, le rôle de l'Europe dans la construction politique et identitaire russe. On le constate dans la formation des stratégies, dans la prise des décisions, dans le rapport au monde des individus qui parfois forment réseaux. Des guerres napoléoniennes à nos jours, les auteurs traquent leur objet sur près de deux siècles, relativisant chemin faisant les interrogations d'actualité et redéfinissant à coup sûr les ruptures et les continuités de cette histoire.
L'ouvrage relève d'une approche interdisciplinaire où historiens, anthropologues et géographes participent à une analyse diachronique des élaborations et applications politiques des sciences humaines en Afrique au XIXe siècle.
Les échanges culturels et littéraires entre la France et l'Argentine reposent sur les importances singulières que les littératures des deux pays se sont mutuellement attribuées, sur des constellations de réseaux de traducteurs, enfin sur des « scènes » historiques essentielles. Depuis sa fondation, la jeune Nation argentine s'est nourrie d'une francophilie prononcée : la traduction de littérature française y est la pierre angulaire d'une politique d'importation culturelle aux orientations variables selon les évolutions politiques et culturelles du pays. La traduction de la littérature argentine en France a connu, quant à elle, une histoire plus intense que celle des autres pays d'Amérique latine - hormis le Mexique, peut-être -, fruit d'une série de rencontres personnelles et de projets intellectuels portés par des figures telles que L. Bataillon et A. Berman, ou encore D. Coste, A. Bensoussan et S. Baron Supervielle.
Et si nos passés avaient été différents ? C'est autour de cette question, fascinante et dérangeante, que s'articule l'histoire contrefactuelle. Interrogeant les fondements de l'uchronie, ce livre explore les virtualités d'une démarche qui replace l'homme au coeur de l'histoire, et nous fait pénétrer dans l'atelier de l'uchroniste en revisitant la diversité de ses méthodes et de ses outils. Histoire, littérature, cinéma, bande dessinée - autant de variations sur le thème de passés non advenus et de futurs possibles. L'élaboration d'une histoire alternative suppose à la fois une construction et une mise en récit, et renvoie toujours à une certaine conception de l'histoire. À l'heure où sont remis en cause les grands événements fondateurs et les paradigmes structurants des sciences sociales, l'uchronie trace une voie inédite. Car réécrire le passé, c'est affirmer que le futur n'est pas écrit.
La question de l'émergence des activités symboliques au cours de l'hominisation fait désormais l'objet d'une attention renouvelée de la part des chercheurs. En témoigne ce volume issu de journées tenues à la station biologique de l'École normale supérieure durant lesquelles anthropologues, linguistes, modélisateurs et philosophes du groupe de travail « Modélisation de l'émergence du langage » ont, avec leurs invités britanniques, dressé un état de la question et présenté leurs travaux. Sont reproduits ici, après une introduction en français visant à situer les débats d'un point de vue général, les exposés en anglais de trois anthropologues. Loin de présenter une unanimité de façade, ces exposés montrent au contraire la diversité des points de vue sur le front avancé des recherches contemporaines. Étudiants et chercheurs trouveront dans ces textes matière à réflexion anthropologique et philosophique à propos de la question si complexe de l'émergence de la culture.
À quelles conditions un objet inanimé peut-il, dans l'espace de la mémoire sociale, penser, prendre la parole ou répondre à un regard ? En apparence, l'objet semble agir comme l'être humain qu'il remplace. Poursuivant le travail amorcé dans Le Principe de la chimère, les recherches ici réunies montrent que, lorsqu'un lien de croyance s'établit, l'objet-personne agit en fait de manière bien plus complexe. Sous forme de jouet, de statuette rituelle, de monument funéraire ou d'oeuvre d'art, cet être animé par la pensée est plus proche d'un cristal que d'un miroir. Dans le primitivisme moderne, il faut toujours qu'un objet soit une oeuvre. Carlo Severi fait le choix inverse de considérer, d'une part, la production d'images comme un fait d'espèce, inséparable de l'exercice de la pensée (et donc universelle) et, d'autre part, « le jeu de l'art occidental » comme l'un des jeux possibles, et non le seul, que l'on peut risquer avec l'image. Pour développer cette hypothèse, il étudie trois types d'espace : abstrait, chimérique et gouverné par les lois de la perspective. Au sein d'une même culture, et dans toute culture, cohabitent plusieurs niveaux ontologiques, liés à l'exercice d'une pensée par l'image. L'anthropologie de la mémoire telle que la construit Carlo Severi conduit à une anthropologie générale des formes d'exercice de la pensée.
La Bibliothèque des Lettres et le département d'Histoire et Théorie des arts de l'École normale supérieure ont organisé, fin 2017, l'exposition de plus de vingt manuscrits issus de la relation épistolaire entre André Breton et Simone Kahn. Rendu possible grâce aux soutiens exceptionnels de Sylvie Collinet-Sator, fille de Simone Kahn, de l'association Atelier André Breton et d'Aube Breton-Elléouët, fille d'André Breton, l'évènement a donné à voir pour la première fois ces lettres autographes si importantes pour comprendre non seulement l'oeuvre d'André Breton et le surréalisme dans la décennie 1920, mais aussi la figure plus subtile de l'homme et les nuances de sa trajectoire. Car, dans l'essence du texte comme dans la matérialité de l'écrit, se manifestent le rythme d'un quotidien habité, les élans et les doutes d'une relation amoureuse, intellectuelle et humaine complexe.
Le bicentenaire de l'École normale supérieure a été l'occasion d'une prise de conscience. L'histoire de cette École, qui tient une place particulière dans le « paysage » français des xixe et xxe siècles n'a guère fait l'objet d'enquêtes approfondies, que permettraient pourtant des fonds d'archives très nourris. C'est pour susciter des vocations d'explorateur de cette terra incognita (ou presque) qu'a été conçu le projet de réunir en un seul volume les inventaires qui en donnent l'accès. Le simple curieux et le spécialiste trouveront ainsi dans ce livre les clés qui leur ouvriront les fonds très importants des Archives nationales, et de quelques autres plus dispersés.