FeniXX réédition numérique (Cénomane)
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Finis la crainte du chômage, les caprices de l'arbitraire, la dépendance d'un employeur. Je me tournai vers mes origines, à L'Hommedaire. Les petits paysans, sans cesse à la merci des intempéries, des caprices des saisons, rêvaient de la sécurité d'un emploi de l'État. Pour nous, journaliers, petits bordagers toujours besogneux de nos maigres régions, dans cette période d'incertitude du monde agricole en crise, un emploi de facteur, de cantonnier, de cheminot, c'était l'avenir assuré. Mais quand il s'agissait de la fonction d'instituteur public, alors là, c'était le sommet... Combien ma vieille mère allait être fière ! Et mon père, le petit gars qui faisait la lecture du journal à la veillée à Grammont, quel serait son contentement s'il était encore là !
« Mes grands-pères n'ont pas écrit de souvenirs, et mes grands-mères n'ont pas tenu de journal intime. Ma source à moi, c'est un album de cartes postales - images grises noyant d'ombre l'ardoise des toits, ou immobilisant, sur le seuil d'une boutique, le commis au tablier blanc ou la dame élégante au chapeau à voilette, quelques lettres, si brèves et si pudiques, pour dire le bonheur de l'amour ou la souffrance de la guerre, des factures, des menus de restaurant, des photos - mariées ou militaires - tous posant un peu crispés devant les mêmes toiles peintes et la même sellette, des phrases entendues dans mon enfance, des visages... De ce que j'ai trouvé dans le grenier - ou dans ma mémoire - j'ai donc écrit un roman, y mêlant ce que je devinais, ce que j'ai imaginé, ce qui est peut-être arrivé, et ce qui n'a jamais pu se produire. J'ai voulu faire entendre leur voix, imaginer leur vie ou la vie de gens comme eux, des petites gens, dont les livres d'histoire ne se soucient pas, et dont on n'écrira pas la biographie parce qu'on ne sait rien d'eux, ou parce qu'on ne veut rien en savoir. En me souvenant de l'odeur de l'eau au bord du Loir, je n'ai voulu qu'être la mémoire de ceux qui n'ont pas écrit. »
Au commencement, il y a des mots et des silences, quarante-cinq cahiers écrits par des retraités, quarante-cinq portes qui s'ouvrent sur notre monde, un monde que nous ignorions. Qui étaient-ils, ces femmes et ces hommes, à côté de qui nous étions peut-être déjà passés sans les voir ? Nous les avons rencontrés, écoutés, pour entrevoir derrière ces mots et ces silences. Ils nous ont confié d'autres histoires, ils nous ont fait don de leurs rêves, de leurs regrets, de leurs souvenirs, de leurs peurs, de leurs envies. Ils se sont racontés avec leurs mots, des mots d'hier et d'aujourd'hui, des mots pour nous. Qui étaient-ils ? Notre mémoire et notre futur. Il était nécessaire de faire entendre ces voix, comme nous avions l'impression de les avoir entendues, de raconter ces histoires avec nos mots, des mots pour eux, des mots pour nous tous, des mots pour demain.
Paul, disons tout de suite que ses pieds tournent, que ses mains tremblent dès qu'il veut faire quelque chose, que son élocution est difficile. Pourtant, un charme certain se dégage de son être meurtri par la nature. Du charme, et une volonté de vivre peu commune. À quatre ans, un médecin scolaire avait conseillé à sa mère de l'installer dans un fauteuil adapté, et de le mettre derrière une fenêtre bien éclairée. Allez vivre après ça, travailler, aimer, avoir des enfants... « Oui, pardon docteur, j'ai ouvert la fenêtre ! »
Cette après-midi, je vais à nouveau monter au grenier, et ouvrir les deux coffrets noirs où sont les lettres de mes parents. Je savais qu'elles étaient là, enfermées dans les coffrets, mais je n'avais jamais eu la curiosité de les lire auparavant. Il me semblait qu'elles ne pouvaient avoir aucun intérêt pour moi, qu'elles appartenaient à des morts, à une histoire qui était la leur, à jamais révolue, où j'avais sans doute joué un rôle, d'où j'étais sorti, détaché, une histoire qui ne me concernait pas, ou si peu. Maintenant que je lis ces lettres, la figure de mon père - dont je n'ai aucun souvenir - prend quelque consistance, et je retrouve ma mère que j'allais oublier, laisser mourir une seconde fois. Il me semble que je les tire de l'oubli, que je les ressuscite. Le miracle, c'est qu'ils ne vieillissent pas. Je me promets que, plus tard, je les affranchirai du temps en écrivant leur histoire. Plus tard... Dans le grenier, qu'éclaire la seule lumière d'une étroite lucarne dans le toit, se distinguent à peine, dans la demi-obscurité du jour qui tombe, les bottes d'oignons et d'ail suspendues à un fil de fer, le piège à rat du père Jarry, le grand blutoir, l'accordéon, et le tambour de l'oncle Clément. En bas, Mentine va et vient, remuant des casseroles ou traînant une marmite.
Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.